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Atelier d’écriture (6 octobre 2019).

Écriture à 8 mains, à partir d'un tableau. (Nous avons un peu triché, il n'y avait que 6 mains disponibles).

Notez bien le numéro ajouté a chaque personnage...

.1.
Tenir bon... Tenir bon ! C’est d’abord un problème de respiration. Quelle chaleur sous cette perruque ridicule et dans cet habit de bure qui me démange le cou et les épaules ! Comment réussissent-ils à tenir la pose, les trois autres ? À ma gauche et dans mon dos, les spots diffusent une chaleur accablante ; mais ma chance, c’est d’être filmé de dos. C’est vrai que sans ça je n’aurais certainement pas pu remplacer mon ami Jean, qui est prêt à tout endurer pour devenir comédien. Dire qu’il se sent « crucifié » d’avoir dû se trouver un remplaçant au dernier moment. Enfin, « crucifié », voilà que le rôle commence à déteindre sur moi. C’est vrai que cette pub est assez astucieuse : une scène biblique autour d’une miche dorée baignant dans une lumière spirituelle (pourtant elle chauffe, la vache!) alors que la vedette centrale est un nouveau modèle de cafetière italienne… J’ai d’abord réussi à tenir en m’imaginant en Antarctique, une sorte de paradis, si je peux me permettre. Maintenant, ce qui me tient c’est la curiosité : arrivera-t-on à jouer jusqu’au bout sans fou rire ? Sera-t-on assez pro ? Ou devra-t-on recommencer ? L’enfer, vraiment !!!!

.2.
Évidemment c’est toujours pareil : trois chaises, forcément c’est pour les mecs ! La brioche et le café, pareil. Ah la vache ! C’est tout comme à l’époque. Enfin, j’ai pas connu mais pour ce que ça a changé. Et l’autre là, il va nous la bouffer sa brioche au lieu de minauder ? Pas possible, il est à fond dans son rôle, lui. Je sais pas ce que les autres en pensent mais moi, c’est clair : les plans mystico-café-clopes entre potes, c’est bon ! Moi je veux de la pub en extérieur, en plein air, du naturel. Franchement on a l’air de quoi, là ? Et puis le gars en face, celui qui a remplacé Jean, je ne sais plus son nom, peu importe, il m’a l’air un peu crispé. Psychopathe ou quoi ? C’est le souci dans ces castings, on peut avoir de sacrées surprises. Bon, le futur crucifié, lui c’est clair, il se la pète. On verra quand il aura fini sa brioche… Il va moins faire le malin. En plus, franchement le scénario est nul. Il aurait pu faire son café en mangeant sa brioche. C’est quand même la cafetière, le truc à vendre, non ? Qu’est-ce qu’ils ont tous les trois à flasher sur cette foutue brioche ? En plus, à force de la tripoter, elle va plus être mangeable. Ah, j’en ai marre ! Et l’autre, là, l’éclairagiste, il est obligé de nous rejouer la scène du « Vous allez parler ! » avec ses spots dans la tronche ? Si on termine pas dans cinq minutes, c’est sûr, je craque.

.3.
Dominique m’a dit J’ai rien d’autre sous la main pour toi mais fais-la, le réalisateur est un bon, tu devrais voir son court-métrage politico-surréaliste sur les Gilets jaunes, ça vaut le détour… Bon, en même temps, ça casse quand même pas trois pattes à un canard. J’ai vu sa tronche, au Nabil, il aurait pu faire mannequin, c’est peut-être ça qui lui a accroché l’œil, à Besnehard. Attention, me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ! Il a un sacré talent, Dominique. Et même dans l’écriture. Vous avez vu son feuilleton sur la 2 ? « Dix pour cent » ça s’appelait. Comme il m’a à la bonne, il m’a fait tourner dans tous les épisodes – il y en a eu vingt sur quatre saisons. Bon, d’accord, on doit me voir une vingtaine de secondes à chaque fois, et le plus souvent sur mon profil gauche, mon meilleur, dit Dominique. Et toujours dans le rôle du serveur car il est persuadé que je suis fait pour ça. Et voyez, dans cette pub, on n’est que deux à parler. Je bouge la main droite en reculant à peine ma chaise ; je demande « Un café, seigneur ? » et le seigneur m’arrête « Laisse, Marie nous a préparé mieux ». Sur le dernier plan, je trempe les lèvres en fermant les yeux « cependant, dit le script, qu’un imperceptible sourire se dessine au bas des joues ». Pas facile de le trouver, cet imperceptible sourire. Ma femme me l’a fait travailler tout un après-midi. Je crois que je le tiens…

.4.
Évidemment quand Beshenard m'a proposé d'assister à la projection du spot devant le designer et le chef du service publicité d'Allexy, j'ai pas pu réfréner ma curiosité ! Je ne vous décris pas le début, vous l'avez sous les yeux. Mais comment fait- il pour rester immobile et presque extatique devant sa couronne rompue et cuite à point pendant la première minute , vous demandez-vous ? En réalité, je suis aux abonnés absents, mais pas tout à fait comme vous le pressentez en regardant le montage. Je me suis mis au vert bien avant ! Dans une autre vie ? Au vert Paradis… Plutôt sur un fond vert bien raccord que vous ne soupçonnez pas… Et Jésus revient parmi les siens !! Une minute dix. Le réalisateur ménage l'effet final qu'attendent impatiemment les commanditaires. Voilà, je vais disparaître du tableau! Enfin, mon image! Une image incrustée sur fond vert raccord que vous ne soupçonniez pas ! L'apothéose non plus, vous ne la soupçonn…
Là, c'est maintenant ! Gros plan sur la cafetière carrossée par Michel le designer et, pendant que la marque Allexy s'inscrit en majuscules lumineuses sur l'écran, une voix off d'outre-tombe conclut : « Cafetière italienne Allexy, le grand art du café, sans faussaire ni contrefaçons ! »